L'Individu face à l'Etat 2/2

Publié le par Art de Vivre Juste

LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE
Henry David Thoreau
 - Extraits 2/2 -


Si quelqu’un vivait en se passant totalement d’argent, l’État lui-même hésiterait à lui en réclamer.

Le riche — sans que l’envie me dicte aucune comparaison — est toujours vendu à l’institution qui l’enrichit.

«Plus on a d’argent, moins on a de vertu», car l’argent s’interpose entre un homme et ses objectifs pour les réaliser et il n’a sûrement pas fallu une grande vertu pour s’enrichir ainsi.

L’argent met sous le boisseau nombre de questions auxquelles l’on serait autrement forcé de répondre, alors que la seule question neuve qu’il soulève, abrupte et superflue, c’est «comment le dépenser». Ainsi le point d’appui moral s’effondre à la base.

Les occasions de vivre diminuent en raison de l’augmentation de ce que l’on appelle les «moyens».

La meilleure chose qu’un homme puisse faire pour sa culture, lorsqu’il est devenu riche, c’est d’essayer de réaliser les idéaux qu’il entretenait lorsqu’il était pauvre.

Le Christ répondait aux Hérodiens selon leur condition: «Montrez-moi l’argent du tribut», leur dit-Il. Et comme l’un d’eux tirait un denier de sa poche: «Si vous vous servez d’une monnaie qui porte l’effigie de César et auquel César a donné cours et valeur, c’est-à-dire si vous êtes gens de l’État et bien aises de jouir des avantages du gouvernement de César, alors payez-le dans sa monnaie quand il le réclame: «Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu!», les laissant ainsi guère plus éclairés qu’avant pour saisir la différence, car ils ne désiraient pas la connaître.

En m’entretenant avec les plus affranchis de mes concitoyens, je m’aperçois qu’en dépit de tous leurs propos concernant l’importance et la gravité de la question, et leur souci de la tranquillité publique, le fort et le fin de l’affaire c’est qu’ils ne peuvent se passer de la protection du gouvernement en place et qu’ils redoutent les effets de leur désobéissance sur leurs biens ou leur famille.

Pour mon compte personnel, il ne me plairait pas de penser que je doive m’en remettre à la protection de l’État; mais si je refuse l’autorité de l’État lorsqu’il me présente ma feuille d’impôts, il prendra et dilapidera tout mon avoir, me harcelant moi ainsi que mes enfants, à n’en plus finir. Cela est dur, cela enlève à un homme toute possibilité de vivre normalement et à l’aise — j’entends, sur le plan matériel -. À quoi bon accumuler des biens quand on est sûr de les voir filer?

Il faut louer quelques arpents, bien s’y installer et ne produire qu’une petite récolte pour la consommation immédiate.

L’on doit vivre en soi, ne dépendre que de soi, et, toujours à pied d’œuvre et prêt à repartir, ne pas s’encombrer de multiples affaires.

«Si un État est gouverné par les principes de la raison, pauvreté et misère sont des sujets de honte; si un État n’est pas gouverné par les principes de la raison, richesses et honneurs sont des sujets de honte.»

Il m’en coûte moins, à tous les sens du mot, d’encourir la sanction de désobéissance à l’État, qu’il ne m’en coûterait de lui obéir. J’aurais l’impression, dans ce dernier cas, de m’être dévalué.

Voici quelques années, l’État vint me requérir au nom de l’Église de payer une certaine somme pour l’entretien d’un pasteur dont, au contraire de mon père, je ne suivais jamais les sermons. «Payez», disait-il, «ou vous êtes sous les verrous.» Je refusai de payer. Malheureusement, quelqu’un d’autre crut bon de le faire pour moi. Je ne voyais pas pourquoi l’on devait imposer au maître d’école l’entretien du prêtre et pas au prêtre, celui du maître d’école, car je n’étais pas payé par l’État. Je gagnais ma vie par cotisations volontaires. Je ne voyais pas pourquoi mon établissement ne présenterait pas aussi sa feuille d’impôts en faisant appuyer ses exigences par l’État à l’imitation de l’Église. Toutefois, à la prière du Conseil Municipal, je voulus bien condescendre à coucher par écrit la déclaration suivante: «Par le présent acte, je, soussigné, Henry Thoreau, déclare ne pas vouloir être tenu pour membre d’une société constituée à laquelle je n’ai pas adhéré.» Je confiai cette lettre au greffier qui l’a toujours ; l’État ainsi informé que je ne souhaitais pas être tenu pour membre de cette Église, n’a jamais depuis lors réitéré semblables exigences, tout en insistant quand même sur la validité de sa présomption initiale. Si j’avais pu nommer toutes les Sociétés, j’aurais signé mon retrait de chacune d’elles, là où je n’avais jamais signé mon adhésion, mais je ne savais où me procurer une liste complète.

Je n’ai payé aucune capitation depuis six ans; cela me valut de passer une nuit en prison; tandis que j’étais là à considérer les murs de grosses pierres de deux à trois pieds d’épaisseur, la porte de bois et de fer d’une épaisseur d’un pied et le grillage en fer qui filtrait la lumière, je ne pus m’empêcher d’être saisi devant la bêtise d’une institution qui me traitait comme un paquet de chair, de sang et d’os, bon à être mis sous clef. Je restais étonné de la conclusion à laquelle cette institution avait finalement abouti, à savoir que c’était là le meilleur parti qu’elle pût tirer de moi; il ne lui était jamais venu à l’idée de bénéficier de mes services d’une autre manière. Je compris que, si un rempart de pierre s’élevait entre moi et mes concitoyens, il s’en élevait un autre, bien plus difficile à escalader ou à percer, entre eux et la liberté dont moi, je jouissais. Pas un instant, je n’eus le sentiment d’être enfermé et les murs me semblaient un vaste gâchis de pierre et de mortier. J’avais l’impression d’être le seul de mes concitoyens à avoir payé l’impôt. De toute évidence, ils ne savaient pas comment me traiter et se comportaient en grossiers personnages. Chaque menace, chaque compliment cachait une bévue; car ils croyaient que mon plus cher désir était de me trouver de l’autre côté de ce mur de pierre. Je ne pouvais que sourire de leur empressement à pousser le verrou sur mes méditations qui les suivaient dehors en toute liberté, et c’était d’elles, assurément, que venait le danger. Ne pouvant m’atteindre, ils avaient résolu de punir mon corps, tout comme. des garnements qui, faute de pouvoir approcher une personne à qui ils en veulent, s’en prennent à son chien. Je vis que l’État était un nigaud, aussi apeuré qu’une femme seule avec ses couverts d’argent, qu’il ne distinguait pas ses amis d’avec ses ennemis, et perdant tout le respect qu’il m’inspirait encore, j’eus pitié de lui.

L’État n’affronte jamais délibérément le sens intellectuel et moral d’un homme, mais uniquement son être physique, ses sens. Il ne dispose contre nous ni d’un esprit ni d’une dignité supérieurs, mais de la seule supériorité physique.

Je ne suis pas né pour que l’on me force. Je veux respirer à ma guise.

Seuls peuvent me forcer ceux qui obéissent à une Loi supérieure à la mienne.

Je n’ai pas entendu dire que des hommes aient été forcés de vivre comme ceci ou comme cela par des masses humaines — que signifierait ce genre de vie?

Lorsque je rencontre un gouvernement qui me dit: «La bourse ou la vie!», pourquoi me hâterais-je de lui donner ma bourse? Il est peut-être dans une passe difficile, aux abois; qu’y puis-je? Il n’a qu’à s’aider lui-même, comme moi. Pas la peine de pleurnicher. Je ne suis pas responsable du bon fonctionnement de la machine sociale. Je ne suis pas le fils de l’ingénieur.

Je m’aperçois que si un gland et une châtaigne tombent côte à côte, l’un ne reste pas inerte pour céder la place à l’autre; tous deux obéissent à leurs propres lois, germent, croissent et prospèrent de leur mieux, jusqu’au jour où l’un, peut-être, étendra son ombre sur l’autre et l’étouffera.

Si une plante ne peut vivre selon sa nature, elle dépérit ; un homme de même.

Je n’ai jamais refusé de payer la taxe de voirie, parce que je suis aussi désireux d’être bon voisin que je le suis d’être mauvais sujet; et quant à l’entretien des écoles, je contribue présentement à l’éducation de mes concitoyens.

Ce n’est pas sur un article spécial de la feuille d’impôts que je refuse de payer. Je désire simplement refuser obéissance à l’État, me retirer et m’en désolidariser d’une manière effective.

Je ne me soucie point de suivre mon dollar à la trace — si cela se pouvait — tant qu’il n’achète pas un homme ou un fusil pour tirer sur quelqu’un, le dollar est innocent — mais il m’importe de suivre les effets de mon obéissance. En fait, je déclare tranquillement la guerre à l’État, à ma manière à moi, mais bien décidé à tirer tout le parti possible de cet état de choses: à la guerre comme à la guerre.

S’il en est pour payer l’impôt que l’on me réclame, par solidarité envers l’État, ils ne font que continuer sur leur lancée, et même ils favorisent l’injustice dans une plus large mesure que l’État ne le requiert.

L’on ne saurait trop rester sur ses gardes, pour éviter que l’entêtement ou le respect indû pour l’opinion du monde ne déforme nos actes.

Veillons à ne faire que ce qui nous convient personnellement à un moment donné.

Si je pouvais me convaincre que j’ai tout lieu d’être satisfait des hommes tels qu’ils sont, tout lieu de les traiter en conséquence, et non point à certains égards, selon ce que j’exige et ce que j’attends d’eux et de moi, alors, en bon Musulman et en fataliste, je m’efforcerais de me contenter de l’état de fait, me disant que telle est la Volonté de Dieu.

Il y a une différence entre résister à la Volonté Divine et résister à une force purement aveugle et naturelle: c’est qu’à cette dernière je puis m’opposer; mais je ne saurais espérer, nouvel Orphée, changer la nature des rocs, des arbres et des bêtes.

Tout comme nos parents, aimons notre pays. Et s’il advient, un jour, que nous lui refusions l’hommage de l’amour ou celui du labeur, veillons bien aux effets, et tâchons que ce soit de par notre âme et non de par quelque appétit de règne ou de profit.

Le gouvernement ne me soucie guère et je ne veux lui accorder que le minimum d’attention.

Rares sont les moments où je vis sous un gouvernement, ici-bas.

Si un homme a l’esprit libre, le cœur libre et l’imagination libre, ce qui n’est pas, n’ayant jamais longtemps l’apparence d’être à ses yeux, les gouvernants ou les réformateurs sans sagesse, ne peuvent sérieusement menacer son repos.

La vérité du juriste n’est pas la Vérité: elle n’est que cohérence et opportunisme cohérent.

La Vérité est toujours en harmonie avec elle-même et ne se préoccupe pas, en premier lieu, de révéler la justice que l’on va accorder avec le méfait.

Ceux qui ne connaissent pas de Sources de Vérité plus pures, pour n’avoir pas remonté plus haut son cours, défendent — et ils ont raison — la Bible et la Constitution; ils y boivent avec vénération et humilité; mais ceux qui voient la Vérité ruisseler dans ce lac, cet étang, se ceignent les reins de nouveau et poursuivent leur pèlerinage vers la Source Originelle.

Aucun homme doué d’un génie de législateur n’est apparu en Amérique. De tels êtres sont rares dans l’histoire du monde. Des orateurs, des politiciens et des rhétoriciens, il s’en trouve à foison. Mais il n’a pas encore ouvert la bouche pour parler, celui qui est capable de trancher les questions tant débattues d’aujourd’hui.

Nous aimons l’éloquence pour l’éloquence et non pour la vérité qu’elle peut énoncer ou l’héroïsme qu’elle peut inspirer.

Il y a 1800 ans — je n’ai peut-être pas le droit de le dire — que le Nouveau Testament a été écrit; pourtant, où est le législateur doué d’assez de sagesse et de réalisme pour profiter de la Lumière que cet Enseignement jette sur la Législation?

L’autorité du gouvernement, même de celui auquel je veux bien me soumettre — car j’obéirai de bon cœur à ceux qui ont des connaissances et des capacités supérieures aux miennes et, sur bien des points, même à ceux qui n’ont ni ces connaissances ni ces capacités — cette autorité est toujours impure.

En toute justice, elle [l’autorité du gouvernement] doit recevoir la sanction et l’assentiment des gouvernés. Elle ne peut avoir sur ma personne et sur mes biens d’autre vrai droit que celui que je lui concède.

L’évolution de la monarchie absolue à la monarchie parlementaire, et de la monarchie parlementaire à la démocratie, montre une évolution vers un respect véritable de l’individu.

Le philosophe chinois lui-même avait assez de sagesse pour considérer l’individu comme la base de l’Empire.

La démocratie, telle que nous la connaissons, est-elle l’aboutissement ultime du gouvernement? Ne peut-on franchir une nouvelle étape vers la reconnaissance et l’établissement des droits de l’homme?

Jamais il n’y aura d’État vraiment libre et éclairé, tant que l’État n’en viendra pas à reconnaître à l’individu un pouvoir supérieur et indépendant d’où découlerait tout le pouvoir et l’autorité d’un gouvernement prêt à traiter l’individu en conséquence.

Je me plais à imaginer un État, enfin, qui se permettrait d’être juste pour tous et de traiter l’individu avec respect, en voisin; qui même ne trouverait pas incompatible avec son repos que quelques-uns choisissent de vivre en marge, sans se mêler des affaires du gouvernement ni se laisser étreindre par lui, du moment qu’ils rempliraient tous les devoirs envers les voisins et leurs semblables. Un État, qui porterait ce genre de fruit et accepterait qu’il tombât, sitôt mûr, ouvrirait la voie à un État encore plus parfait, plus splendide, que j’ai certes imaginé mais encore vu nulle part.


 

Partie 1/2 des Extraits de

"La Désobéissance civile"

de Henry David Thoreau


Pour aller encore plus loin
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